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Remarques à propos du travail artistique commun de Christoph Getzner et Markus Getzner.

Charles Hersperger – Novembre 2006

L’explication du fait que deux frères, chacun artiste de son côté et depuis sa jeunesse, se mettent ensemble, aux abords de leur quarantième année, pour réaliser des œuvres d’art communes, peut s’établir de diverses façons. Peut-être sera-t-il plus prospectif, au lieu de retracer une genèse et de prétendre corroborer une idée d’évolution, de considérer les œuvres elles-mêmes, dans leur actualité, pour en découvrir les principes gouverneurs et opérants.

Quant aux auteurs, nonobstant leur modestie et leur discrétion authentiques, il est utile d’indiquer qu’au-delà de leur formation artistique complète, l’un et l’autre poursuivent une pratique parallèle à leur activité commune, à laquelle, conjointes, elles offrent un vaste champ de résonance. Christoph Getzner est membre de l’équipe de restauration de la cathédrale Saint-Etienne de Vienne, en Autriche ; Markus Getzner est moine au monastère bouddhiste tibétain Rabten Choeling du Mont-Pèlerin, en Suisse. C’est dire que ni l’un, ni l’autre ne tient à se définir comme artiste singulier, inquiet de son expression, voire de son renom personnels; ils ne séparent pas une créativité esthétique de l’ensemble du vécu pour l’instaurer, au-dehors de lui, comme une catégorie spéciale.

Ainsi s’échelonnent sur quelques quatre ans, cinq réalisations d’envergures diverses. Concours, commande, invitation, participation à une exposition collective, ce sont à chaque fois des circonstances nouvelles. La proposition des artistes en représente une émergence, avec un langage d’une seule voix, dont la force provient d’une relation mûre entre l’intention et l’expression ou, réciproquement, d’un effet direct des moyens assumés sur la qualité de présence de l’œuvre.

Une analyse stylistique, même si elle aidait à situer cette production dans un courant contemporain et livrait quelques clés de son efficience expressive, risquerait d’encombrer l’approche d’une vertu subtile mais importante qui l’anime. Il y a concept, il y a conscience esthétique sélective, il y a maîtrise technique en faveur d’une composition graphique et plastique dont l’originalité questionne. Mais qui, comment, pourquoi questionne-t-elle ? Il semble qu’une éthique prévale à cet art. Le souci n’est pas de séduire mais d’induire un échange, un partage, dans le respect de l’intégrité et de la liberté d’autrui.

Selon les conditions d’exposition, mais toujours avec une économie de moyens, une intervention de Christoph Getzner et Markus Getzner définit un lieu. Il s’agit bien d’art visuel et plastique, mais des éléments de mise en scène, des indications ou des rudiments d’architecture, d’aménagement, de mobilier façonnent un espace qui invite toute personne disponible à prendre un temps, à rester en station de réflexion ou de contemplation, à moduler sa perception, son attention de sorte à considérer, contempler, habiter ce qui l’entoure à partir de son for intérieur.

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Les installations ont pris une place de choix dans l’art contemporain et ceci depuis assez longtemps pour que l’expérience en soit déjà éprouvée. Celles qui recourent à la diversité des techniques, des supports, des langages pour favoriser la complétude d’une rencontre, comme c’est clairement le cas ici, s’inscrivent dans des traditions anciennes de pratiques quant à l’expression, la communication, la célébration, la communion.

En l’occurrence, la signification de l’art baroque, duquel les réalisations de Christoph Getzner et Markus Getzner reconduisent manifestement l’héritage, peut être réévaluée. Au risque de se fourvoyer dans des considérations de philosophie historique, l’hypothèse peut être avancée que l’expansion historique universelle de cet art, par son appartenance aux pouvoirs dominants (église, monarchie, empire, capital) se serait faite au détriment de son réel accomplissement, à savoir l’explosion-implosion de la sphère, l’abolition de l’angle droit et de la tyrannie du vertical-horizontal, le retour de Dionysos sur le triomphe d’Apollon. Quelque chose de décisif pourrait donc encore advenir par une actualisation, une continuation de l’art baroque.

D’autre part, la potentialité de l’œuvre d’art global joue et jouera un rôle dans les travaux réalisés, en cours et à venir, mais plus dans l’élaboration au cas par cas que comme finalité vers laquelle des étapes devraient être tenues. Les auteurs ne présagent pas la pertinence de leur propos, ils ne disposent pas d’un atelier permanent d’où leur production sortirait en tranches, mais abordent chaque occasion de concrétiser un état de leur recherche et de leur pratique comme une configuration inédite du dialogue entre les nécessités et les moyens.

Les thèmes présentés, comme les façons de les présenter ne sont banals, ni décoratifs dans le sens vain du terme. Les dessins, les découpages, les bas-reliefs, les objets et les sculptures énoncent ensemble et progressivement une théorie de la perception, avec le vocabulaire et la syntaxe qui leur sont propres et qu’enrichissent les circonstances.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la clarté de vision, la facilité d’accès et de lecture. Quelle qu’elle soit, l’œuvre se livre. Equilibre et harmonie de l’ensemble par ses proportions, ses matériaux, ses teintes. Mais tout de suite aussi, quelque chose intrigue. Ce dispositif livre passage à un désordre déferlant et surabondant qui, s’il prenait d’autres formes, serait effrayant ; ici, ossements, chairs, vêtements, accoutrements, attributs, objets hétéroclites mélangeant les domaines de la science, des techniques, de la vie profane et de la vie sacrée, en vrac et pêle-mêle jusqu’à l’absurde, tiennent néanmoins ensemble dans une élévation. Tous les éléments ne sont que des parties, des fragments, des bouts, des allusions répandus mais aussi situés les uns par rapport aux autres, reliés selon un principe étrange, dont l’opération première semble être la soustraction mais qui, en définitive, s’avère révélateur d’une loi sous-jacente à la parution générale des choses.

Dans le temps qu’elle prendra, qu’elle s’accordera, la personne abordant cette œuvre pourra, par son regard, créer sa propre fantasmagorie, se laisser surprendre par des réminiscences ou des impressions nouvelles, discerner en soi les notions qui correspondront aux aspects qui l’interpellent, éventuellement se sentir guidée par une bienveillance délicate, mais qui ne cache pas une détermination, une fermeté de sollicitation : oui, nous sommes vivants-mourants, pris et lâchés et repris dans une fluctuation incessante d’apparition et de disparition, de formation et de dissolution, souvent plus le seul signe d’une chose qu’une chose elle-même et, quoi qu’il en soit de cette apparente vision confondante, nous pouvons VOIR au-delà de nos sens et de notre entendement, nous pouvons affiner et approfondir ce VOIR, l’aiguiser et l’exercer, le centrer et le dresser par lucidité ou par lyrisme jusqu’à générer, par le VOIR, l’assentiment au vu, qui est l’union au montré.